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Le règne de la quantité

Le règne de la quantité…

L’ère du numérique numérique a modifié le comportement des photographes à plusieurs égards, démocratisant l’acte photographique et ouvrant la voie à une activité intense, permanente et bien souvent débordante. En même temps que la pratique s’est trouvée relativement simplifiée (on peut oeuvrer en jpeg directement et se passer d’un élaboration en ultérieure), elle présente des difficultés nouvelles, au premier rang desquelles se trouve le danger de la quantité, quand l’auteur doit se soucier avant tout de celui de la qualité. Le temps où la photographie était une question de lenteur, d’attente, de gestation, d’oubli, s’il n’est révolu, a considérablement changé. Hors les adeptes restés fidèles à une pratique argentique allant d’un train de sénateur, la plupart des imagiers ont aujourd’hui opté pour le numérique, processus d’une extrême réactivité qui, tout en stimulant le talent, le met en péril et peut compromettre le résultat! Clic! Je regarde l’écran de contrôle, je double, je triple c’est le même prix, clic! clic! clic et reclic! je mitraille au risque de ne plus regarder vraiment… clic, on ne sait jamais, je convoque le hasard à la fête. « Faire » des photos n’est plus un problème, et bien souvent, on en fait… trop! Les sujets se multiplient, les fichiers s’accumulent et l’on finit par se retrouver devant une masse ingérable d’images, dans laquelle les intentions se diluent, se noient ou révèlent leur caractère originel incertain.

Que faire de ces archives qui bientôt ressemblent à un fatras? Qu’est-ce que je veux dire? Dans quelle direction vais-je? Pour ne pas se perdre dans sa propre production d’images, il est important de redonner du temps au temps, et d’inscrire la photographie dans une réflexion, une pensée qui porte tant sur la pratique que sur le sens de celle-ci. Pourquoi je photographie? Pourquoi je photographie comme-ci ou comme-ça? Ceci ou cela? Le photographe doit penser son approche, bien souvent pour la panser… Cela n’empêche pas de photographier. La photographie se pratique dans la vie, dedans, dehors, devant un paysage, un visage, une pomme, une rue, elle n’a pas besoin de concept ou d’idée… or il en va autrement de la démarche d’auteur. Celle-ci commence après l’acte photographique, devant une grande table sur laquelle sont alignées des tirages. Regarder, et peu à peu, voir! Distinguer les images clefs des autres, créer une structure, un rythme, raconter. Alors peu à peu le sens « apparaît ». Si l’on dit communément que photographier c’est « écrire avec la lumière », être auteur photographe c’est « écrire avec des images ». Regarder, trier, choisir, construire, affirmer, peaufiner, rythmer, parfaire… c’est tout cela que l’on nomme affreusement « éditing ». Nous préférons, en amoureux et défenseur de la langue française, extraire de la terminologie musicale un verbe qui rassemble toutes ces notions, et sans doute beaucoup mieux que « éditer »… nous dirions : « composer ». Parce qu’il s’agit bien de cela. Revenir aux sources de l’expression artistique, à la musique. Editer, c’est composer. Choisir ses notes, ses accords, sa cadence, ses inflexions, créer une mélodie, des accords donc des harmonies, opter parfois pour la surprise, la dissonance… en quoi la photographie n’est-elle pas musique? En quoi la musique n’est-elle pas poésie?

à suivre