De la photopoétique

Ces variations sont des extraits d'une pensée sur la photographie considérée comme forme poétique. Elles sont composées à partir des notes dont je noircis mes carnets au long des jours. Chez moi, en chemin, à la table d'un bistrot, dans une chambre d'hôtel, assis sur un rocher... Elles ne cherchent pas à circonscrire une pensée dans le cadre de la raison. Elles sont une autre expression du chant intérieur. Un thème vient, un mot, une idée, une phrase. Alors je déroule le fil, en improvisant, en essayant de me tenir au plus près du jaillissement naturel de l'écriture. Sans savoir où je vais. Comme un musicien laisse aller ses doigts selon l'inspiration sur la manche de sa guitare, ou sur le clavier d'un piano. Sans vouloir démontrer ni expliciter. Tout au contraire, c'est à moi, en premier lieu, que l'écriture révèle ce que l'intuition a suscité. J'écris pour rester dans l'espace poétique, lorsque la situation ne se prête pas à la photographie. Si le lecteur veut bien considérer ces variations comme des petits poèmes en prose, alors j'aurais au moins l'humble satisfaction d'avoir écrit à cet effet.

Sur la paysage vide I

VARIATION I

Au long du paysage vide, je marche, je respire, je disparais lentement à moi-même et aux choses. Le déclenchement de l’appareil photo viendra naturellement, s'il vient, quand je ne ferai plus qu’un avec ce qui est. Cela ne s’obtient pas sur commande. Je peux ne pas réussir à atteindre ce point d’équilibre sensible qui le permet. Je dois tout d'abord disparaître, me dissoudre. Je ne regarde pas ce qui se passe, et s'il se passe quelque chose alors je passe mon chemin. Je veux le monde nu, immobile comme la surface d'un lac par temps calme. Je ne veux rien saisir des apparences quand je photographie. Auncun événement, rien à relater, aucune remarque. Pas de beauté particulière, pas d'étonnement, pas d'anecdote. Rien. Je médite. L’image retranscrira peut-être le sentiment d’une situation qui concerne un homme, un temps, et un lieu. Une situation qui révèle par miroitement un mouvement intérieur, en un temps éclaté entre présent, passé et avenir. Un homme seul, confondu avec le monde. Le réel n’est rien sans sa part cachée. Son revers que seul la rêverie atteint. A condition de n'être pas conditionnée. Le moins possible.